L’étude des constructions sociales de la biodiversité : un défi stimulant au cœur de la réflexivité et de l’engagement I Vitrine sur le parcours de Marie Saydeh, étudiante au doctorat en sciences géographiques

Marie Saydeh, membre étudiante du CRAD. Crédits: Frédérique Malouin, 2023.

Marie Saydeh est étudiante au doctorat en sciences géographiques sous la direction de Jean-François Bissonnette (membre régulier, Département de géographie) et la co-direction de Jérôme Dupras. Elle s’intéresse aux constructions sociales de la biodiversité dans l’action publique en agroenvironnement au Québec. Découvrez-en plus sur son parcours!

Qu’est-ce qui t’a amenée à réaliser des études supérieures ?

Après un baccalauréat en biologie et une maîtrise professionnelle en gestion de l’environnement, j’ai travaillé pendant environ un an à différents contrats en environnement dans la région de l’Estrie. J’avais, dans le cadre de mes fonctions d’auxiliaire de recherche en génie civil, à échanger avec une foule d’acteurs, dont des doctorants. À l’époque, le doctorat était quelque chose d’intimidant pour moi : j’avais peur de l’investissement que ça représentait, je ne me sentais pas à la hauteur… Un jour, au travail, j’ai soulevé une lacune dans une manipulation effectuée par les doctorants de l’équipe, quelque chose qui m’apparaissait comme allant de soi. À ma grande surprise, ils ne s’étaient pas rendu compte de cette erreur. Cet événement, si banal soit-il, a été marquant dans mon parcours. « Si des doctorants peuvent faire une erreur aussi simple dans un domaine pour lequel ils ont consacré tant d’années d’études, eh bien, moi aussi je peux faire un doctorat (et me tromper parfois) ! », me suis-je dit. Bien que l’idée de retourner à l’université pour écrire une thèse me donnait un peu le vertige, je savais que ma profonde curiosité et ma rigueur allaient me permettre d’y arriver.

Une fois bien motivée, il fallait ensuite que je détermine la direction de mon projet et préciser mes intérêts pour la gouvernance environnementale en milieux agricoles. En fait, à l’époque, deux options se présentaient à moi. La première option était celle d’un projet doctoral prédéfini financé sur trois ans en chimie des sols agricoles : un choix logique, sécurisant, mais dans un domaine qui, je dois l’avouer, m’intéressait moins. La deuxième option était celle d’entamer un doctorat en sciences géographiques sous la supervision de Jean-François Bissonnette, un professeur qui a pris intérêt dans ma candidature spontanée, ce qui impliquait de me lancer dans un projet non défini de prime à bord et sans financement : un choix insécurisant, comportant son lot d’inconnu, mais dans un domaine qui rassemblerait plusieurs de mes champs d’intérêt. En choisissant cette dernière option, j’ai décidé de me mettre au défi et de m’offrir l’occasion de vivre une expérience nourrissante dans tous les sens du terme : une aventure me permettant de développer mes connaissances, mais aussi, de grandir sur le plan personnel.

Sur quoi porte ta thèse ?

Je m’intéresse aux différentes constructions sociales de la biodiversité dans l’action publique en agroenvironnement au Québec. Si j’ai bien réussi à cibler le sujet de ma thèse dès le départ, il s’est grandement clarifié, dans ma tête, au fil du temps. Il y a quelques années, je ne savais pas trop ce qu’on entendait par « représentations » ou « constructions » sociales… Maintenant, après quatre ans au doctorat, j’en comprends beaucoup plus le sens et les nuances. Dans la foulée de la COP 15 et de la série d’engagements pris par différents gouvernements et institutions à l’égard de la biodiversité, mon sujet d’étude revêt une dimension politique forte, d’autant plus que chaque individu, chaque collectivité conçoit la biodiversité d’une façon particulière en fonction de ses expériences, intérêts, valeurs. Ceux-ci vont influencer non seulement les connaissances qu’ils ont de la biodiversité, mais aussi, les décisions et actions entreprises par les institutions (comme les municipalités, les ministères ou les organisations) au nom de la biodiversité. Sur quelle base l’action publique en agroenvironnement se dit-elle bénéfique pour la biodiversité ? Qu’est-ce que les acteurs des territoires comprennent comme étant de la biodiversité ? C’est précisément ce que j’explore dans le cadre de ma thèse. En résumé, je m’intéresse aux individus impliqués dans la gestion de la biodiversité en milieu agricole, mais aussi, aux manières dont leurs représentations sociales vont influencer leurs relations aux autres et à leurs actions.

Crédits: Marie Saydeh, 2023.

Sur le plan méthodologique, j’ai effectué 70 entretiens semi-dirigés avec des acteurs en Montérégie, Chaudière-Appalaches et Outaouais, impliqués de loin ou de près, dans la gestion de la biodiversité (en partant des fonctionnaires du gouvernement fédéral jusqu’aux producteurs agricoles). Dans le cadre de ma collecte, j’ai aussi eu recours aux cartes mentales sur tableau blanc : un exercice cognitif où le participant est invité à mettre en schéma des mots ou des concepts qui lui viennent à l’esprit autour d’un sujet prédéterminé. C’est un bon moyen d’entretenir un lien avec le répondant en l’engageant plus activement dans la création de connaissances et dans un discours différent que celui parlé.

Quelles observations peux-tu tirer de tes travaux jusqu’à présent ?

L’image que nous avons de la biodiversité dépend en grande partie de notre perception de la nature et de notre place dans la nature. Elle est également influencée par notre conception du risque en relation avec la biodiversité. Si nous considérons la biodiversité comme une partie intégrante de la nature, nous n’établirons pas le même rapport avec elle que si nous percevons la nature comme étant une composante de la biodiversité. Dans le cadre de mes recherches, j’observe que des personnes exerçant des métiers similaires et ayant un parcours académique commun entretiennent souvent des visions très différentes de ce qu’est la biodiversité. Autrement dit, deux biologistes qui ont des connaissances scientifiques similaires peuvent nourrir des perceptions et poser des actions pour la biodiversité qui seront très distinctes, en raison des facteurs émotionnels, expérientiels et personnels qui les influencent.

Au cours de mes entretiens, j’ai aussi réalisé que la gestion de la biodiversité s’effectue souvent de manière cloisonnée. Pourtant, les acteurs qui ont un impact positif dans la gestion de la biodiversité sur le territoire agricole sont ceux qui maîtrisent plusieurs langages et codes (agricoles, environnementaux, politiques, économiques, etc.) et qui peuvent dépasser les cloisons. À ce chapitre, les individus qui sont en mesure de comprendre à la fois les enjeux agronomiques d’un producteur et les préoccupations des collectivités urbaines vis-à-vis des espaces agricoles, par exemple, seront les mieux à même d’apporter des changements significatifs pour la biodiversité.

Sur le plan de l’action, il existe un décalage entre les perceptions des acteurs. D’une part, certains acteurs considèrent que les responsables ministériels disposent d’un pouvoir bien plus grand que celui qu’ils détiennent réellement ; d’autre part, les institutions estiment que les acteurs locaux pourraient déployer davantage d’efforts et en faire beaucoup plus.

Ultimement, les représentations sociales de la biodiversité influencent les relations avec autrui et incitent les acteurs à s’associer plus naturellement avec des personnes qui partagent des visions similaires aux leurs, ce qui encourage, au-delà des structures gouvernementales, le travail en silos.

Pour moi, cette expérience d’enquête est un défi stimulant : interroger des personnes sur leurs expériences et leurs représentations suscite inévitablement une variété de réactions. Personnellement, cela m’a poussé moi-même à remettre en question mes propres connaissances.

Comment te décrirais-tu en tant que chercheuse ?

J’ai toujours ressenti un intérêt profond pour les enjeux sociaux : comprendre les dynamiques des collectivités et des individus est une véritable source de réflexion pour moi. Je suis une personne curieuse, avide de découvrir et d’explorer différents domaines. Le doctorat en géographie m’offre en ce sens une grande liberté, que ce soit par le biais de mon directeur de thèse ou de l’approche pluridisciplinaire qu’il permet. Je peux ainsi explorer des domaines variés tels que la psychologie sociale, la sociologie, l’aménagement du territoire, les sciences de l’environnement et la biologie, entre autres. Cette diversité de perspectives enrichit considérablement mon travail.

Crédits: Marie Saydeh, 2023.

Si mon intérêt pour l’autre est important, je cherche constamment à questionner mes propres pratiques, ce qui m’a été très utile dans le cadre de mes travaux. Ayant interrogé des acteurs issus de divers niveaux, professions et milieux, j’ai continuellement dû ajuster mon langage, mon positionnement, ou mes méthodes d’interaction pour rendre le contexte des entretiens propice aux échanges. De plus, lorsqu’il s’agit d’explorer des croyances et des représentations, il est essentiel d’éviter tout jugement de valeur sur ce qui est exprimé. De ce fait, j’ai entrepris un exercice d’introspection à la suite de chaque entretien, en prenant des notes à chaud, pour capturer les émotions et impressions que j’avais ressenties à certains moments. Cela m’a permis de prendre du recul par rapport aux propos des participants.

Également, je dois dire qu’être une femme en recherche a ses avantages et ses inconvénients. Certains acteurs avaient tendance à sous-estimer mes compétences en m’expliquant tout comme si j’étais une petite fille. Cela étant dit, dans le cadre des entretiens, il faut dire que ça m’a bien servi ! J’ai réussi à avoir un maximum d’informations me permettant de comprendre en profondeur des perceptions. D’un autre côté, j’ai l’impression que les attentes à mon endroit étaient beaucoup plus élevées. Comme si quand on est une femme qui s’intéresse à des milieux où un grand nombre d’interlocuteurs sont masculins, on doit nécessairement justifier sa place de toutes sortes de moyens (sa présentation, la clarté de sa posture, sa capacité à utiliser et à saisir certains codes, etc.).

Finalement, dans un monde de plus en plus polarisé et polarisant, je suis d’avis que les chercheurs ont encore plus l’obligation éthique de bien contextualiser les résultats de leurs recherches pour limiter les utilisations tendancieuses des informations. Selon moi, la recherche, dans son financement entre autres, est nécessairement politique. Certains sujets de recherche sont financés, d’autres ne le sont pas ; des choix sont faits par des instances qui dictent un peu ce qui est d’intérêt et ce qui ne l’est pas. Étant une chercheuse assez terre-à-terre, je suis d’avis qu’il ne faut pas se faire des idées en prétendant que la science est complètement neutre. Je dois aussi mentionner que je vis un certain malaise avec la notoriété ou la crédibilité qu’on m’attribue en raison de mon statut de doctorante. Pour moi, toutes les voix et les types de savoirs méritent d’être entendus et sont dotés d’une richesse singulière. Le savoir scientifique en est un parmi d’autres.

 

Quels thèmes aimerais-tu explorer dans de futures recherches ?

Tout ce qui touche aux interactions entre les plantes et le monde animal m’intéresse aussi beaucoup. La gouvernance des bio-ressources et l’anthropologie de la nature sont des domaines qui me fascinent également. Lors de ma maîtrise, je me suis spécialisée en gestion de l’environnement dans les pays du Sud politique. J’ai eu l’occasion de faire un stage à Madagascar, qui m’a beaucoup nourri. Rapidement, quand on voyage, on réalise à quel point les rapports que les individus entretiennent à la nature varient d’une culture à une autre. Ces rapports guident inévitablement la façon dont les habitants d’un territoire donné agissent sur celui-ci. Je trouve cette dimension fascinante !

Comment évalues-tu la contribution de tes recherches sur l’évolution des débats publics en aménagement ?

Je souhaite, par mes travaux, apporter un éclairage nouveau sur ce qui se cache derrière les actions agroenvironnementales entreprises au nom de la biodiversité. Ultimement, comprendre les différentes perceptions des acteurs à l’égard de la biodiversité en milieux agricoles permet de mieux comprendre pourquoi certaines actions sont prises et d’autres non, et ce, à toutes les échelles de gouvernance. À mon sens, les représentations des acteurs gagnent à être dévoilées pour permettre l’établissement d’actions publiques (ou privées) solides qui, on l’espère, encourageront des actions bénéfiques pour la santé globale des systèmes socio-écologiques. Je souhaite que mes travaux servent d’espace de mise en commun de ces perceptions et aboutissent à des conversations plus authentiques entre les acteurs.

Crédits: Marie Saydeh, 2024.


Entrevue réalisée par Melina Marcoux, coordonnatrice du CRAD, 2025.

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